EVÈNEMENT 17 Juin 2013

Des soins cosmétiques équitables

Entretien avec Daniel Joutard, fondateur de la société Ainy.

 


Daniel Joutard, pouvez-vous vous présenter et me dire quelques mots de votre entreprise ?

Je suis le fondateur d'Aïny, entreprise que j'ai créée suite à de nombreux volontariats dans des communautés autochtones.

Aïny est la marque des soins cosmétiques aux plantes sacrées. Nous travaillons sur les plantes utilisées par les guérisseurs d'Amazonie et des Andes dans leurs rituels. Il n'y a pas de hasard, ces plantes sont toujours très actives biologiquement (cicatrisation, anti-inflammation ...). Nous en révélons le pouvoir dans notre laboratoire parisien. Notre recherche est orientée par Jean Claude Le Joliff, l'ancien directeur de la R&D de Chanel. L'innovation est au cœur de notre activité, nous innovons sur les extraits végétaux, sur les textures cosmétiques.

Les principes du commerce équitable convergent t-ils  avec la convention sur la diversité biologique et l'objectif d'accès et de partage des avantages (APA) issus de l'utilisation des ressources génétiques et des savoirs traditionnels associés ?

 Partiellement. Il est bien normal de rémunérer les producteurs de plantes à un prix équitable. Je rencontre régulièrement des producteurs au Pérou pour qui le commerce équitable est une bonne réponse face aux fluctuations des prix des matières premières agricoles. Mais le véritable enjeu de la valorisation de la biodiversité est ailleurs. Les connaissances collectives des communautés autochtones orientent notre recherche et contribuent fortement à la valeur finale de nos produits. Le commerce équitable rémunère la production mais pas cette connaissance collective. C'est comme si on rémunérait à un prix juste l'imprimeur d'un très bon roman, mais que le modèle économique omette la rémunération de l'auteur.

Selon vous, comment le commerce équitable devrait-il s'adapter en cosmétique et plus largement dans les secteurs travaillant avec la biodiversité ?

Le commerce équitable devrait au minimum intégrer les avancées du protocole de Nagoya (*) qui donne un cadre international à la valorisation de la biodiversité et des savoirs traditionnels. Il prévoit notamment que les communautés autochtones soient informées des recherches liées à leurs savoirs, qu'elles donnent leur accord et qu'un partage des bénéfices en cas de valorisation soit prévu sous forme monétaire ou autre (formation, transfert de technologie, etc.). Au-delà de Nagoya, le commerce équitable devrait également se positionner sur les brevets liés aux plantes. Sinon, il pourrait devenir l'excuse qui justifierait la privatisation de la biodiversité et d'innovations liées aux savoirs traditionnels. Un institut de recherche pourrait justifier son brevet en mettant en avant un partage des avantages sous forme de paiement d'un prix juste aux quelques producteurs de plantes qui travaillent avec lui.

Pourquoi le commerce équitable serait-il malaisément compatible avec le dépôt de brevets liés aux plantes ?

Un centre de recherche va justifier moralement le dépôt de brevet par le fait qu'il souhaite protéger l'investissement lié aux deux ou trois années de travail de ses chercheurs, voire davantage. Or on ne compare jamais la valeur de cet investissement à la valeur du travail collectif des générations de praticiens traditionnels qui font connaître la plante et ses usages. Si on le faisait, on se rendrait sans doute compte que la contribution de la collectivité est nettement supérieure.

Déposer un brevet lié à la plante et potentiellement la privatiser car on en a les moyens n'est, dans ce contexte, pas très équitable ! Même les solutions consistant à déposer des brevets en collaboration avec des acteurs locaux posent problème.
On ne peut jamais délimiter de manière précise un savoir ou une plante qui par essence se moque des limites politiques et culturelles. S'allier avec un groupe local revient à en exclure d'autres tout aussi légitimes.

Et concrètement comment votre entreprise travaille avec les communautés ?

Nous signons des accords avec des représentants des communautés autochtones. Nous les informons du but de nos recherches, nous demandons leur autorisation de les réaliser et devons leur reverser 4% de nos ventes pour avoir le droit de valoriser leurs connaissances dans nos produits. Nous ne déposons jamais de brevets liés aux plantes.

Et comme celles-ci doivent rester libres, sans que quelqu'un se les approprie, nous publions notre recherche pour créer une antériorité écrite limitant les possibilités de dépôts de brevet. C'est une approche encore expérimentale que nous discutons souvent avec l'administration péruvienne, nous verrons sur la durée si elle fonctionne.

En guise de conclusion ?

Le commerce équitable fonctionne et s'est enraciné dans notre société. Il a contribué à instaurer de nouvelles formes de commerce plus respectueuses des fournisseurs et de l'environnement. L'accès et le partage des avantages (APA) adhère à de nombreux aspects de cette philosophie mais reste un sujet émergent sur lequel beaucoup reste encore à construire. L'expérience des acteurs du commerce équitable devrait être précieuse pour défricher cette nouvelle approche de la consommation éthique



Protocole de Nagoya

 

La Convention sur la diversité biologique (CDB) adoptée en 1992 lors du sommet de la Terre à Rio de Janeiro (Brésil) est un accord international déclinant trois objectifs :

 • la conservation de la biodiversité ;
 • l'utilisation durable des espèces et des milieux naturels ;
 • le partage juste et équitable des bénéfices issus de l'utilisation des ressources génétiques.

Issu du dernier objectif de la Convention sur la diversité biologique, le protocole adopté en 2010 à Nagoya (Japon) et confirmé en 2012 à Hyderabad (Inde) régule l'utilisation des avantages tirés de l'exploitation de la biodiversité.

En pratique, il n'est plus possible d'utiliser la richesse génétique d'un pays sans son consentement et sans lui offrir une contrepartie. On entend par « ressources génétiques » le matériel d'origine animale végétale, microbienne ou autre contenant des gènes et ayant une valeur effective ou potentielle. Ce matériel peut présenter des avantages, car il permet le développement de nouveaux produits, dans le domaine par exemple des cosmétiques, des médicaments, des compléments alimentaires. Cette contrepartie (financière ou en nature) peut être réinvestie dans la conservation et l'utilisation durable de la biodiversité : c'est le mécanisme d'accès et de partage des avantages (APA), dont l'objectif est d'aller vers plus d'équité et de sécurité juridique dans l'utilisation de ressources génétiques. Bien entendu, l'incitation à la préservation de la biodiversité est un objectif fort de l'APA.

 

> Voir le site : http://www.ainy.fr